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Le travail à tout prix est-il une fuite hors du réel ?

Je me demande souvent pourquoi beaucoup de nos paroissiens délaissent nos églises. Manque de foi? Manque d’intérêt? Souvent, la réponse qu’on me donne c’est : manque de temps. La vie est chère aujourd’hui, donc il faut travailler plus. Du coup, le dimanche c’est fait pour souffler. C’est souvent le seul jour où la famille se retrouve au grand complet.

Le travail. Nos politiciens l’ont remis en honneur. Travailler est un bien, un bien acquis pourrait-on dire puisque toute peine mérite salaire. D’un côté, on nous vante les vertus de l’effort et du travail bien fait, de l’autre on continue à militer pour la lutte des travailleurs. Dans les deux cas, qu’on soit de droite ou de gauche, c’est le travail qui définit l’être humain.

 

Le protestantisme n’a rien contre le travail. De fait, il a partie liée avec l’émergence de la modernité en plusieurs de ses traits constitutifs: l’affirmation de l’individu, la valorisation du temporel, le pluralisme, le désenchantement du monde et la généralisation de la réflexivité critique. Le sociologue Max Weber (1864-1920) dans son célèbre livre L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme, en vue de mieux comprendre l’histoire des sociétés modernes, a mis en lumière les relations existantes entre la naissance du capitalisme et certains éléments du  protestantisme. Le terme Beruf qu’il utilise – mot allemand intraduisible qui évoque à la fois le métier et la vocation – traduit en actes le concept calvinien de sanctification. En gros, pour les Puritains vivant à l’époque de la colonisation des Amériques, la réussite sociale et économique était la preuve que l’on avait reçu le salut. Et comme le travail était en soi le signe d’une reconnaissance (envers Dieu et envers le prochain qui pouvait ainsi admirer l’œuvre de Dieu), l’argent accumulé, qui n’était pas dépensé, se transformait en capital..

La valorisation d’une attitude d’ascétisme intramondain (c’est un idéal de la Réforme que de valoriser l’exercice de la vocation chrétienne dans le monde et non le retrait de la vie  mondaine) est plus favorable à l’accumulation du capital et au développement des échanges que ne l’était le catholicisme médiéval. Au cours de ce processus, le sens initial de l’attitude puritaine a pu s’atténuer ou disparaître, mais il en est sorti un système de valeurs, de normes et de conduites qui sont elles-mêmes favorables à la rationalité économique. Telle est la thèse, plus ou moins controversée, de Max Weber.

 Le protestantisme, même libéral, n’a donc rien contre le travail. Par contre, le travail qui ne vise qu’à gagner de l’argent au détriment de toute vie spirituelle n’a rien de protestant. Le sociologue allemand déplorait lui-même que la disparition de l’esprit puritain originel a favorisé l’asservissement des hommes à la logique de la sphère économique: « le puritain voulait être un homme besogneux – et nous sommes forcés de l’être » (L’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme, Paris, Plon, 2° éd., 1967, p. 249).

 Le travail est certes une vertu, mais à l’excès, le travail tue. Il faut travailler pour vivre, mais évitons de ne vivre que pour travailler. Posons-nous des questions, si toutefois nous ne sommes pas trop fatigués pour le faire: le travail, oui, mais à quel prix? Est-ce la seule chose qui importe? Travailler, gagner toujours davantage, s’agiter et courir dans tous les sens, mourir d’une crise cardiaque: est-ce vraiment cela qui qualifie une bonne vie? Ne serait-il pas préférable de vivre plus simplement et de réfléchir davantage, plutôt que de faire le contraire? Car il faut bien le constater: il y a bel et bien un lien entre l’affairisme du monde moderne et la pauvreté de notre réflexion. Nous sommes tellement fatigués de tant travailler que désormais c’est la télé qui pense pour nous. Nous faisons de la chaise-longue intellectuelle. Les médias nous remplissent le crâne d’une foule d’informations et nous nous croyons dès lors plus intelligents que nos ancêtres. Mais jamais nous nous demandons: « est-ce de tout cela dont j’ai réellement besoin? »

 Qui suis-je? D’où viens-je? Pourquoi le mal, la souffrance? Dieu existe-t-il? Puis-je avoir un rapport avec Lui? La vie a t-elle un sens? S’arrête-t-elle à la mort? Ces questions font partie  des questions fondamentales qui tarabustent l’esprit humain. L’enfant, l’adolescent, se les pose. L’adulte non. Il a cessé de croire qu’on pouvait y trouver des réponses. Il est trop préoccupé par ce qu’il doit faire. Travailler, travailler, ne plus penser à rien, si ce n’est la réussite, le profit, la performance. L’Eglise? Ah quoi bon ! C’est du vieux. La religion m’empêche de vivre. Or je veux vivre, c’est-à-dire travailler. Le temps, c’est de l’argent, et le peu qu’il m’en reste, je le passe à dormir.

Caricature de l’homme moderne. Est-ce de la dérision? Voire de la provocation ? Peut-être. N’empêche que tout ceci nous prouve l’actualité de l’Evangile. L’homme n’est pas sauvé par les œuvres, mais par la foi seule (Rms 3.28). Nous valons plus que ce que nous faisons. Dieu nous aime, malgré nos échecs, malgré tout. Car il est certain que dans le monde compétitif dans lequel nous vivons, il y a des gens en situation d’échec. Or si nous ne sommes jugés qu’en fonction de notre travail, que devient-on quand on n’en a plus? Si tout ce que nous sommes n’est déterminé que par notre avoir, qu’est-on quand on perd tout ce qu’on a?

 Pasteur Jean-Christophe PERRIN

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