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«Alors que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse, nous proclamons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs» (1 Cor. 1.23). Cette phrase fut utilisée par Paul comme procédé rhétorique, qu’il explique d’ailleurs en disant que « la sagesse des hommes est folie aux yeux de Dieu». Et pourtant, cette phrase a servi et sert encore aujourd’hui de justification, voire d’article de foi que l’on répète systématiquement comme pour faire taire toute argumentation contraire.
Dans l’Antiquité, la philosophie avait pour but de démêler le vrai du faux en utilisant la raison, elle permettait de réfléchir au sens de la vie afin de mieux la vivre et incitait l’homme à se dépasser et devenir meilleur. Le christianisme a supplanté la philosophie, ou plutôt l’a destiné à n’être que la servante de la religion. Au XII° siècle, elle devint même une «scolastique», c’est-à-dire, au sens propre, une discipline scolaire et non plus une discipline de vie. De nos jours encore, au lycée comme à l’université, la philosophie est devenue, pour l’essentiel, une histoire des idées doublée d’un discours réflexif, critique ou argumentatif. De peur de paraître ridicule, les professeurs ne la présente presque jamais comme «amour de la sagesse». Or c’est incontestablement avec le christianisme que s’instaure cette déchéance de la philosophie, car celui-ci prétend qu’il faut abandonner la raison au profit de la foi.
Plusieurs chrétiens continuent à affirmer que la foi ne s’explique pas. Donc, en toute logique, elle ne se discute pas. Mais comment peut-on faire de la théologie si tout ce que nous croyons est inintelligible? Ou alors, la théologie ne sert qu’à essayer de convaincre du bien-fondé des dogmes adoptés par l’Eglise, à savoir que Dieu a voulu la mort de son Fils pour le salut du monde et que nous devons tous boire son sang afin d’être nous-mêmes sauvés! Si la théologie ne sert qu’à justifier de telles horreurs, je comprends tout le scandale et le sentiment de folie qu’elle peut provoquer en ceux qui n’ont pas la foi chrétienne.
Mais notre foi en Christ est-elle aussi absurde? Je ne le crois pas. Et je ne crois pas non plus que le christianisme soit aussi résolument anti-philosophique. De fait, l’enseignement de Jésus, concernant la notion d’égale dignité de tous les êtres humains, marque la naissance de l’idée moderne d’humanité. Sans cette valorisation typiquement chrétienne de la personne humaine, jamais la philosophie des droits de l’homme à laquelle nous sommes si attachés aujourd’hui n’aurait vu le jour. Par ailleurs, dans l’épisode fameux de la femme adultère, Jésus se met en marge de la foule et fait appel à la conscience de ceux qui s’apprêtent à la lapider. Il leur dit au fond ceci: «dans votre for intérieur, êtes-vous sûrs que ce que vous faites là est bien? Et si vous vous examinez vous-mêmes, seriez-vous certains de vous trouvez meilleurs que cette femme?» En les invitant ainsi à considérer l’esprit de la Loi plutôt que de simplement l’observer à la lettre, il les incite à réfléchir. Or la réflexion est le propre de la philosophie, quand bien même il ne s’agirait que d’une philosophie morale.
Non, je ne crois décidément pas en un Dieu qui me demanderait de croire en des absurdités. Au contraire, je crois en un Dieu qui fait appel à toutes mes facultés mentales, qu’elles soient intellectuelles ou affectives, pour les mettre au service de l’amour de Dieu et du prochain. Dieu a pleinement assumé la condition humaine, ce qui veut dire qu’il a aussi adopté son intelligence. Jésus n’a rien fait d’irrationnel ou de contraire à ses convictions profondes, comme le ferait quelqu’un dépourvu de raison, et si on ne comprend pas toujours ses paroles, c’est que deux millénaires nous séparent de lui. La théologie, en somme, consiste à démontrer comment son message est toujours valable pour les chrétiens que nous sommes aujourd’hui et comment Dieu persiste à nous accompagner dans notre histoire humaine, en dépit de notre manque de foi en son message d’amour. Trop souvent, nous préférons répéter des dogmes et des vérités toutes faites, plutôt que d’essayer de comprendre ce que Jésus a bien voulu nous dire. Telle est bien notre infortune.
Pasteur Jean-Christophe PERRIN.
