Nous vivons dans un monde qui est de moins en moins chrétien. Dans une telle situation, vouloir que les Eglises continuent à se conduire comme à l’ère de l’Eglise constantinienne est voué à l’échec. D’un autre côté, la volonté de se conformer à la culture ambiante afin de vendre l’Evangile, mais dans une situation où le christianisme contribue de moins en moins à la former, ne vaut guère mieux. Que faire alors? Nous ne devons pas abdiquer, mais retourner aux sources de notre foi. Dans une Eglise en diaspora, on doit confesser avec une force nouvelle Jésus-Christ comme la norme de la vie chrétienne si on ne veut pas que la foi soit dissoute par les « acides de la modernité ».
Force est pour nous de constater que la déchristianisation se situe non seulement dans la société, mais aussi au sein même de nos communautés ecclésiales. Les Eglises sont soumises à la pression d’une demande du grand public pour qu’elles deviennent des supermarchés où l’on trouve des produits religieux de toutes sortes avec pour résultat que leurs caractéristiques chrétiennes spécifiques sont de plus en plus marginales. Nous sommes désemparés devant cette situation et craignons la disparition complète du christianisme.
Ce phénomène de déchristianisation n’est cependant pas une aberration, mais une partie du plan de Dieu. A bien des égards, il s’avère être un appel missionnaire ad gentes. L’Eglise est en effet de retour à une situation semblable à celle des premiers siècles et notre responsabilité première est de rechristianiser des cultures entières. Ce principe d’évangélisation a été mis en exergue par le pape Jean-Paul II, dans son Redemptoris missio, une encyclique qui débute en disant que « la mission du Christ Rédempteur, confiée à l’Eglise, est encore bien loin de son achèvement ». Et cette mission concerne tous les chrétiens, tous les diocèses et toutes les paroisses, toutes les institutions et toutes les associations ecclésiales.
On peut voir, dans cet appel missionnaire, un avenir prometteur pour l’œcuménisme. En effet, les communautés pratiquant le culte dans un environnement de moins en moins chrétien sont de nouveau dépendantes les unes des autres. Et, en dépit de certaines différences, il subsiste, en chaque église chrétienne, une unité « méta-doctrinale » des axiomes qui assurent que les règles restent dans les limites du jeu du langage chrétien. En ce sens, un christianisme recatholicisé (vraiment « universel »), analogue en quelque sorte à celui des premiers siècles, pourrait très bien être le triomphe, et non la fin, de la Réforme.
Pour ce faire, la reconquête d’une herméneutique biblique pré-moderne est cruciale. La Bible est censée expliquer qui est Jésus-Christ. Aller en deçà ou au-delà du texte, c’est dénaturer sa force en tant que témoignage et manuel de la foi vivante. Les Ecritures ne sont assujetties à aucune autre autorité que leur propre référence et leur propre interprétation. C’est d’abord à travers le texte inspiré des Ecritures et dans l’action et l’enseignement de l’Eglise que l’œuvre salvifique de Dieu entre dans le monde pour le transformer. L’Ecriture crée son propre domaine de signification et la tâche de l’interprétation est d’étendre celui-ci à l’ensemble de la réalité. Les Ecritures ont été capables de créer un univers chrétien au fil des siècles. Chaque période, chaque culture pouvaient être interpellés directement par Dieu parlant dans et à travers les Ecritures. C’est pour ainsi dire le texte qui absorbe le monde et non l’inverse.
Bien entendu, dans un monde déchristianisé, ne se référer qu’à l’autorité de la Bible ou du Magistère devient totalement dénué de sens. De même, il est absurde de supposer que les hommes et les femmes contemporains qui fabriquent leur propre religion à la manière d’un patchwork, font suffisamment preuve de sentiment religieux pour participer pleinement aux pratiques internes de l’Eglise. Les théologiens ne peuvent pas non plus partir du principe que les modes de pensée et de langage qu’ils utilisent soient compris par l’ensemble des croyants. En effet, la plupart des membres d’Eglises eux-mêmes sont fondamentalement analphabètes lorsqu’on en vient à utiliser un discours spécifiquement chrétien. Il existe d’ailleurs une erreur fort répandue qui consiste à croire que savoir quelques bribes du langage d’une religion suffit pour la connaître, alors qu’il ne viendrait à l’idée de personne de faire cette supposition pour le latin ou pour l’anglais. De fait, une demi-vérité n’est pas une vérité et des bribes de croyances ne constituent pas la foi.
Ce qui compte, finalement, c’est d’apprendre à utiliser les paradigmes chrétiens dans la prière, la louange, l’exhortation et l’action pour façonner les détails tout à fait ordinaires de nos pensées et de nos vies. La tâche des chrétiens est d’absorber le monde dans leur vision biblique et liturgique, c’est-à-dire absorber toutes choses dans le Royaume de Dieu. En un tel moment de l’histoire, il est crucial de ne pas succomber trop facilement aux transpositions du texte chrétien dans des catégories extérieures, mais plutôt de ré-imaginer et de remettre en œuvre le langage de la foi. Ce qui est finalement décisif n’est pas l’accord théologique entre experts, mais savoir s’il est ou non possible de découvrir et de créer une nouvelle identité commune qui puisse embrasser la pensée et la pratique des Eglises. Dans ce contexte, une coopération interconfessionnelle laisse présager une puissante relecture de la tradition pour un nouvel âge œcuménique.
Pasteur JC PERRIN.

