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A mort les intellectuels

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Méditation du pasteur Jean-Christophe Perrin

Je suis toujours surpris quand j’entends quelqu’un dire que nous vivons trop dans nos têtes aujourd’hui (plutôt que dans nos tripes ou notre cœur !). Ou encore, que notre intellect nous empêche d’avoir entre nous et avec Dieu d’authentiques relations. Car s’il est vrai que très peu de nos contemporains savent exprimer adéquatement leurs émotions (qu’ils attribuent le plus souvent aux autres, par manque de connaissance de soi), il m’apparaît également que très peu d’entre nous savent réellement réfléchir.

Précisons : donner un discours savant en public n’est pas une preuve d’intelligence, à plus forte raison si notre science nous provient de ce que nous avons appris par la télévision, sans aucune critique de notre part ni aucune volonté d’approfondir quoi que ce soit. Flaubert disait que « répéter des vérités toutes faites est le comble de la bêtise ». Et c’est plutôt cette thèse que je défendrais. Il existe certes autour de nous de nombreux pseudo-intellectuels (ceux/celles qui pensent tout savoir et qui, pour nous le prouver, étalent leur science en vue de nous impressionner), mais très peu de vrais penseurs. Il n’y a qu’à voir l’énorme quantité de livres, DVD, conférences, produite aujourd’hui sur des sujets tout à fait insipides, pour s’en rendre compte (si tant soit peu que l’on prenne la peine d’y réfléchir, bien sûr !) Où peut-on trouver de nos jours des penseurs de l’envergure d’un Marx, Freud, ou Nietzsche ? Et quel théologien possède la carrure d’un Paul Tillich en notre XXI° siècle ? Si vous connaissez, ne vous y trompez pas, je suis preneur ! A défaut de quoi, je ne fais que constater l’affligeante médiocrité de la pensée contemporaine.

En fait, quand on critique immodérément l’usage de la raison, je ne peux m’empêcher de me demander de quelle « raison » il s’agit. Car s’il y a quelque chose qui domine les consciences dans nos sociétés occidentales, c’est bien la raison instrumentale. Par « raison instrumentale », j’entends cette rationalité que nous utilisons lorsque nous évaluons les moyens que nous devons utiliser pour parvenir à une fin donnée. L’efficacité maximale, la plus grande productivité mesurent sa réussite. Est jugé « intelligent » ce qui est utile et rentable dans l’immédiat. En d’autres termes, il nous faut toujours produire et consommer pour être heureux, car la raison instrumentale détermine désormais l’étalon du bien-être des individus. Notre qualité d’« êtres » humains a été remplacée par la quantité de nos « avoirs ».

Avec des accents prophétiques, Alexis de Tocqueville dénonçait au siècle dernier l’aliénation consentante que crée en nous le système capitaliste : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche, mais il ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire au moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril mais il cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir [1]».

Il s’avère que cette critique s’applique tout à fait au système néo-libéral de nos sociétés post-modernes. Mais curieusement, loin de dénoncer la perversité du système en son entier, – est-ce l’effet réussi de la propagande ? – la seule critique que nous osons lui adresser aujourd’hui est qu’il soit fidèle à ses engagements. Vous nous avez promis une croissance économique constante (même si cette croissance n’est constatée dans les faits que depuis la fin de la seconde guerre mondiale), alors faites quelque chose pour redresser l’économie. Tel un docile  troupeau de moutons bêlants, nous en sommes réduits à mendier de l’Etat notre dose quotidienne de « petits et vulgaires plaisirs » pour nous sentir vivre.

Je dois préciser que lorsque j’utilise le pronom personnel « nous », je n’entends personne en particulier, mais plutôt un général « tout le monde » impersonnel (impersonnalité qui est bien le sous-produit d’une société dépersonnalisée). Insidieusement, cela vise à faire réfléchir. Non pas à prouver que j’aie raison (car alors, ce n’est pas réfléchir), mais de chercher ce qui est raisonnable (ce qui résonne en nous ?) dans un monde qui trop souvent déraisonne. En outre, il ne s’agit pas de trouver une solution qui prendrait une tournure exclusivement politique. Je ne pense pas que les représentants de la Gauche caviar soient des bien-pensants, car la plupart d’entre eux ne font que proposer le même programme que la Droite qu’ils disent détester.

Mon propos est seulement celui-ci : si Dieu nous a donné la raison, sachons l’utiliser à bon escient et non pour exploiter nos semblables. Servons-nous en pour apprendre à grandir, devenir adultes et responsables (dans le sens de « répondre » de nos actes). Partageons ce que nous savons, au lieu d’étaler notre bêtise en cherchant à prouver à quel point nous sommes savants. Surtout, reconnaissons nos limites. La sagesse débute par l’aveu sincère de notre ignorance. Notre ego nous refuse souvent le droit de nous tromper. Nous préférons perdre la raison pour avoir raison, plutôt que d’accepter d’avoir tort et devenir ainsi raisonnable.

Apprendre à réfléchir tous ensemble, non l’un envers l’autre, n’est-ce pas cela l’Evangile ? Et  annoncer la Bonne Nouvelle à nos contemporains qui sont conditionnés par une idée marchande et illusoire du bonheur,  n’est-ce pas faire preuve d’intelligence ? L’utilisation de cette intelligence au service de Dieu et du prochain est loin d’être condamnable. C’est pour cela que je suis dubitatif quand j’entends dire que l’on vit trop « dans notre tête » aujourd’hui, ou que l’on raisonne trop. Mais peut-être que nous ne nous comprenons pas dans les termes utilisés. Si par trop « vivre dans nos têtes », vous voulez dire « préoccupations matérielles », alors nous sommes d’accord. Nous sommes obsédés par nos désirs. Apprenons à vivre plus simplement [ce n'est pas le manger et le boire qui fait l'être humain] et à penser davantage [au monde du Royaume]…

Jean-Christophe PERRIN.

 


[1] A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Folio Histoire, n°13, tomme II, p. 434 .

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